Fenêtres sous bois

Bertrand Mandico

Cinéaste, Bertrand Mandico a réalisé depuis le début des années 90 de nombreux courts et moyens métrages de fiction et d’animation. Son écriture prolifique dissémine de multiples objets singuliers dans le monde des images cinématographiques.

Bertrand Mandico présente pour la première fois ses polaroids, glanés depuis des années sur ses tournages et repérages. Une série de trente-huit de ces polaroids assemblés en diptyques dissonants sont publiés par Fotokino dans l’ouvrage Mie.

L’Enfant descend du songe, film Super8 en trois chapitres est diffusé en permanence, tandis qu’une bande-son “musicale et maladroite” accompagne l’ensemble des images.

Exposition du 7 au 23 décembre
Galerie Rue Montgrand, du mardi au dimanche de 14h30 à 19h

Rétrospective des films de Bertrand Mandico le soir du vernissage à 20h dans la salle vidéo de la galerie. Projection du Cavalier bleu le vendredi 7 à 22h30 aux Variétés (voir p.10).

Publication d’un ouvrage de Bertrand Mandico : Mie (10x15cm, 40 pages, 8€), un film figé édité par Fotokino à l’occasion de son exposition, disponible dans une sélection de librairies et par correspondance

Rencontre en compagnie de Laurent Millet le samedi 8 à 16h30 à l’Atelier de visu.

Plus d’informations sur Bertrand Mandico sur bertrandmandico.com


Le Lion dans la cage

par Bertrand Mandico

Enfant j’avais une vision divergente des choses… Pour remettre mes yeux dans le droit chemin, on m’a rééduqué à coups d’images stéréoscopiques. Un lion dans l’œil droit, une cage dans l’œil gauche, le jeu consistait à ramener l’animal dans sa cage. Je ne m’y suis jamais résolu, préférant laisser la cage vide et le lion dans la nature.

C’est sans doute la persistance de ce souvenir qui m’a poussé à assembler mes polaroids en diptyques. Photos divergentes que je tente de faire converger vers un récit. Ces photos constituent la partie cachée de mes recherches cinématographiques. Recherches polymorphes qui passent par tout un tas de supports, dessin, photographies, textes, collages, assemblages et bien sûr, films…

Les polaroids que je montre pour la première fois à Marseille sont les plans du « film figé » que je tourne depuis bientôt 12 ans avec ma caméra SX70. Au fil des ans, et de mes errances, j’ai essayé de capter l’étrangeté de ce qui m’entoure.

Je dédie cette exposition à mes trois A.

Mie
Le film super-8 présenté à Marseille, est une continuité de mon travail photographique. Ce support fragile et diffus est le spectre mouvant de mes films figés. Les images sont accompagnées d’une bande son "musicale et maladroite".

Le film est une ode à la nature découpé en plusieurs chapitres : Grange, Larmes au zénith, nature morte mouvante, Village en feu dans la vallée, enfant en fuite dans le vallon.


Bertrand Mandico ou l’intraperception

par Pascal Vimenet

Au temps de la monoforme, comme dirait le réalisateur Peter Watkins, au temps de la robotisation et de la standardisation, Bertrand Mandico a choisi d’en prendre le contrepied en empruntant quelques chemins de traverse qui lui font réinventer l’étrangeté.

Découvrir son univers, c’est d’abord appréhender ce besoin impérieux qui l’habite de renommer les choses et le monde, comme l’a fait avant lui la génération des artistes surréalistes ou celle de l’expressionnisme abstrait et fauve. Der Blaue Reiter… Ressuscitation… Le Cavalier bleu… C’était le titre que Bertrand Mandico avait donné à l’un de ses premiers films, en 1998. De bleu, ce cavalier n’avait plus que le nom et traversait, totem de chiffon et de bois, les perspectives floues et contrecachées d’un mystère sépia. Une petite mécanique, précise comme une horlogerie suisse, faite de chausse-trape et de secrets d’alcôves, éclairée par un flux lumineux aussi tressautant et incertain que celui des premiers projecteurs, laissait briller par-ci par-là l’éclat d’une lentille ou s’exhaler de la bouche d’un personnage un fugitif motif de ouate…

Bertrand Mandico a donc décidé depuis longtemps d’aller voir ailleurs (et peut-être d’aller nous y faire voir). Avec sa nouvelle exposition, se dévoile un auteur qui a mis un pied plus fermement sur cette rive et qui commence à en connaître la géographie. Il est si rare de pouvoir entrer en communication avec ces voyageurs des ailleurs… Avec un peu de chance, nous pourrions nous faufiler à sa suite, accompagnés d’une Musique maladroite, répétitive et flottante, qu’il a composée…

Que l’on pénètre dans l’exposition, par l’entremise de sa vitrine d’objets et de collages, écho à l’ouvrage édité par Fotokino (Mie), par l‘exposition de ses diptyques-polaroïds, ses films figés, ou par la porte de la maison de bois sur la façade de laquelle sont projetées les images de son film Mie, nous nous perdrons dans un labyrinthe aux arcanes duelles et tactiles. Duelles, parce que tout est ici placé sous le signe du deux. Tactiles, parce que, comme dans nombre des films précédents, toute représentation est ici un appel au matériau et à la matière, à l’objet. Et nous serons frappés par l’omniprésence de l’expérience stéréocospique. Mais celle-ci, démontée, utilisée à rebours de son effet synthétique tridimensionnel, dont Baudelaire disait qu’elle était comme une ouverture « sur les lucarnes de l’infini », nous oblige à réexaminer les fondements de notre perception. Et je gage que l’expérience que nous ferons dans l’exposition – je parle au futur puisque au moment où j’écris ces lignes, rien n’est encore monté –, sera celle d’un entraperçu ou, pour essayer d’être plus précis, d’une intraperception.

Je m’explique. L’entraperçu sera la première sensation éprouvée et provoquée par cet univers, parce que fragmentaire, syncopé et chuinté. Mais le visiteur disponible s’apercevra vite que cet entraperçu est aussi l’une des clés des œuvres elles-mêmes. Ainsi de Mie, l’ouvrage foutraque et détraqué, fait de collures et de sutures, qui tient à la fois du roman-photo et d’un story-board simplifié, de la lettre anonyme (par ses typographies empruntées) et du parchemin du futur, et qui, comme les diptyques exposés, joue de multiples dualités et chevauchements.

Chevauchements qui superposent légèrement images subjectives et images objectives, champs et contrechamps, gros plans et plans larges, plongées et contre-plongées, spatialité et temporalité. Dédoublements qui se déclinent en lignes plastiques ou thématiques évanescentes : sombre et claire, rouge et bleue, dure et légère, fermée et ouverte, statique et dynamique ou encore civilisée et naturelle, minérale et végétale, eau et ciel, bois et feu. Dans cet entrelacs, patiemment tressé, émerge l’énigmatique figure de l’enfant Mie - cendre chaude des récits délaissés dans le livre, corps actif et spectral dans le film. Et l’image argentée aux reflets de titane, couvertures du livre et du DVD, installe dans notre imaginaire comme la radiographie d’une ethnographie désarticulée d’un hors-temps. On réalise soudain que tout tient à ces oppositions et à ces complémentarités qui suggèrent et chuchotent des récits entre deux moments, entre deux couleurs, entre deux matières, entre deux images. Cet entre-deux est aussi celui de la fragilité du support des polaroïds, promis à une disparition rapide, qui donne à chacun des clichés un caractère spectral. Cet entre-deux est enfin celui de l’espace entre deux photogrammes filmiques. Si la divergence enfantine de vision qu’évoque Bertrand Mandico fige ses images, c’est pour les faire converger aussitôt vers un ailleurs du récit, un hors champ qui nous environne. Dès lors son principe de chevauchement devient très ludique : c’est à la fois celui qui fait avancer toute l’exposition autant que celui du western et de l’amour… Nous pourrions demeurer longtemps dans cet état d’intraperception.

Octobre 2007

Universitaire de formation, Pascal Vimenet est enseignant, spécialiste du cinéma d’animation, auteur-réalisateur et critique de cinéma.